Home Les journalistes et leur(s) blog(s): liberté, identité, diversité? Quelle différence entre blogueurs et journalistes?
Quelle différence entre blogueurs et journalistes? PDF
Les journalistes et leur(s) blog(s)
Écrit par Maël PERDRIOLLE   
Lundi, 26 Avril 2010 14:02

Les blogueurs ont réussi à se forger  une place considérable en matière d’information. Leur influence est telle, qu’elle génère de plus en plus de débats sur la profession même du journalisme. La barrière qui les sépare des journalistes professionnels semble s’amoindrir. Pour d’autres, cette barrière demeure toujours et semble insurmontable. C’est la publicité qui pourrait bien trancher.

La libéralisation de l’information a quasiment donné naissance à de « nouveaux journalistes ». À tel point qu’aux États-Unis, les journalistes ont eux-mêmes pris les choses en main pour tenter de résoudre les questions liées à ce phénomène grandissant. Il y a quelques années, la Société des Journalistes Professionnels  (society of professional journalists) avait décidé de « former » ces citoyens blogueurs à la déontologie du journalisme. Vingt cinq dollars par jour et le blogueur pouvait devenir un média à lui tout seul. Le but de ce programme ? Maitriser l’éthique journalistique, les techniques de base du reportage et les nouvelles technologies à utiliser. Des professionnels du journalisme qui apprennent aux blogueurs comment devenir des médias : Est-ce le début d’une mutation profonde de la profession ? Que reste-il vraiment, pour différencier les blogueurs des journalistes ?


Certains blogs de journalistes réunissent d’authentiques communautés : on peut en citer quelques uns : Corine Lesnes, Guy Birenbaum, Francis Pisani ou encore Pierre Assouline.  Évidemment, il y en a bien d’autres. La plupart d’entre eux ont opté pour les blogs afin de s’émanciper de leur habituelle hiérarchie : feu la ligne directrice de la rédaction et les commentaires du rédacteur en chef. Grâce aux blogs, le journaliste est devenu son propre patron. Il impose son style. Et les lecteurs de faire eux-mêmes la démarche de visiter ces pages web.


En plus des journalistes, on retrouve les blogueurs. Des milliers. Certains, comme  presse citron , comptabilise 15 000 visiteurs par jour et près d’un million de pages vues chaque mois. D’autres, se sont imposés comme des marques, à l’image de Robert Scobble aux États-Unis. Au commande de ces blogs, des passionnés de l’information. Ils publient à la première personne et donnent leurs opinions. Et leurs lecteurs de se déchainer dans des commentaires… parfois intéressants. Parfois moins.


En résumé, on a d’une part, les journalistes pros qui - pour certains - s’efforcent de conserver une certaine déontologie journalistique. De l’autre, une mêlée de citoyens – pour la plupart ordinaires - qui postent leurs opinions sur des informations, avec davantage de liberté. Tout ceci étant mélangé dans le pêle-mêle de l’information en ligne, dont les blogs font partie. Difficile après de discerner l’un de l’autre. C’est dire à quel point l’idée du journaliste comme « médiateur exclusif » commence franchement à se dissiper. Surtout quand une information venue d’un blog devient la source de sujets traités par… la presse ! On peut se rappeler en 2008, du français Arash Derambarsh, le prétendu président de Facebook, qui avait tout de même réussi à faire valider par une partie de la presse une information erronée.


« Les blogs restent de l’opinion »

Bien évidemment, la liste des points noirs n’échappent pas à la réputation de certains blogueurs : diffamation, manque de vérification et de recoupage de l’information. Sans oublier la question des sources et les problèmes d’éthiques. C’est peut-être ce qui reste de la barrière. La fondation : l’éthique. Une des principales bases de la déontologie du blogueur repose, en plus de la loi, sur les disclaimers. La morale journalistique reste optionnelle. C’est exactement ce dont témoigne le journaliste français Pierre Assouline, également romancier et blogueur. Selon lui, l’éthique journalistique n’a pas pris une ride : «  Certes l’information en ligne a modifié les perceptions que l’on a de l’information, la manière d’écrire des articles et la conception de la mise en scène de l’information. Malgré ça, les fondamentaux de la base du journalisme restent intacts. Ce qui était valable jusqu’à présent sur papier par rapport à la diffamation, la manière de faire une enquête, de vérifier les sources, ou de recouper les informations restent valables en ligne. »


Or, certains blogueurs ont vu leur réputation s’accroître dans le bon sens. Notamment les blogueurs les plus « extrémistes » de l’information. Du moins ceux qui sont parvenus à s’attirer une certaine confiance de la part de leurs lecteurs. Face à ce phénomène, le rôle du journaliste peut être remis en question. L’évolution et l’importance constante de ces blogs pourraient très bien avoir comme conséquence une dévalorisation bien plus profonde de la profession ! Ce qui n’est pas l’avis de Pierre Assouline qui s’inquiète peu de l’augmentation de ces blogs. Le journalisme restera, selon lui, inchangé : « Pour les blogs qui se sont fait un nom, aussi grand soit-il, cela reste à 90 pourcent de l’opinion. Cela ne change rien au journalisme. Plus il y aura des blogs, plus on aura besoin de professionnels pour informer les gens. Les blogueurs n’ont pas envie d’être journalistes. Ils ont envie d’être blogueur. »

Du coup, le blogueur pense, mais le journaliste sait ? En témoigne Hervé Resse, qui tient à jour son blog depuis 2004. Il se considère lui-même comme un « éditorialiste subjectif ». Tout est dit, donc : « Je trouve ma rémunération dans le plaisir qu’ont mes lecteurs à revenir me lire. C’est une démarche de pur plaisir, je ne me sens d’aucuns devoirs, d’aucunes exigences par rapport à mon public, autres que celles que je m’impose ou que m’impose la loi ».


La barrière économique

N’empêche que l’impact publicitaire à également son mot à dire. Là, c’est la barrière économique qui est en jeu. Peut-être est-ce ce qui différencie le plus les blogueurs des journalistes. Pierre Assouline ne dément pas. Selon lui, la crise économique - qui a engendré la crise publicitaire - aurait maintenu cette barrière économique: « Si on n’avait pas connu la crise publicitaire, l’information en ligne - donc les blogs- aurait déjà trouvé une solution et aurait franchi le pas de l’information. ». Ainsi, la publicité serait le facteur qui imposerait pour de bons les règles de l’information en ligne. Tout comme lorsque la publicité s’était introduite dans les radios libres. Un phénomène similaire selon Hervé Resse : « Quand la publicité est arrivée de façon massive, elle a formaté, réorganisé, structuré l’espace sonore, et l’euphorie créatrice a disparu, ou s’est à tout le moins restreinte à certains espaces plus confinés. »


Au final, si les blogueurs empiètent sur les pratiques journalistiques, la question ne serait peut-être pas tant de savoir quelles sont les différences de pratiques, mais pourquoi les blogueurs attirent une audience de plus en plus fidèle et croissante. La raison principale reste le prix à payer. C’est-à-dire pas un centime. Tout comme le succès d’audience des quotidiens gratuits dans la rue. C’est-à-dire pas un centime. Comme un blog. Bref, si les plus convaincants des blogueurs parviennent petit à petit à s’emparer de la profession de journaliste (comme on l’a vu aux États-Unis), ce serait éventuellement par un appui considérable des annonceurs: professionnaliser les blogueurs en leur faisant gagner plus d’argent. Peut-être est-ce le temps pour les journalistes et les blogueurs de repenser l’éthique journalistique ensemble. La deuxième journée Néthique en est une ébauche.


Maël PERDRIOLLE