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"Multiple médias" et journalistes à tout faire
Écrit par Martin Jarry   
Lundi, 22 Mars 2010 10:06

intermedias.beUne nouvelle race de journaliste serait-elle en train d'apparaître? Arnaud Grégoire, membre de l'Association des journalistes professionnels, créatrice du terme "Rémy Bricka", nous dévoile les conséquences d'un "journalisme à tout faire" de plus en plus présent.

 

 


Le journaliste moderne doit-il être polyvalent? Voici une grave question qui en taraude plus d'un dans le milieu du journalisme professionnel. Surtout depuis l'avènement du web 2.0, et avec lui, des diverses formes d'expressions liées au multimedia. L'AJP, qui représente essentiellement les journalistes francophones et germanophones, en a même fait une question centrale. Un de ses groupes de réflexion, intitulé, non sans une pointe d'ironie, "Rémy Bricka", a ainsi été créé en 2008 pour étudier cette épineuse question.

 

Du point de vue de l'association, l'inquiétude est clairement perceptible. l'évolution récente du métier de journaliste est en effet décrite comme "chaotique", notamment en ce qui concerne sa pratique. En cause donc, la part toujours plus importante que prend internet dans l'information et plus globalement dans le quotidien du lecteur, auditeur, téléspectateur. Certaines dérives sont ainsi pointées du doigt : l'obsession de l'information en temps réel, la disparition des limites de temps et d'espace ou encore, donc, la multiplication des rôles pour un même journaliste. C'est pour cette raison que l'AJP a publié un "manuel de survie à l'usage des journalistes", censé lister les enjeux et apporter des pistes de réponses à cette problématique.



Arnaud Grégoire, journaliste indépendant et spécialiste des nouveaux médias au sein de l'AJP, a participé à la rédaction de ce manuel. Pour lui, cette appréhension est fondée et naturelle, mais elle doit aussi être tempérée. Il est ainsi important de faire une distinction entre le phénomène "Rémy Bricka" et le journaliste web. "Lorsqu'on travaille  sur Internet, on traite de l'information rapide et l'on se doit d'être polyvalent. Cela fait partie du rôle du journaliste web d'être dans l'esprit multimédia". En d'autres mots, d'être polyvalent, quitte à ce que la qualité dans chacun des médias utilisé en soit amoindrie. "La nature du journaliste, ce n'est pas de savoir tenir un appareil photo ou une caméra, assume t-il, mais cela se situe plutôt dans sa capacité à investiguer, à être curieux, ou à respecter la déontologie du métier".

 

Polyvalence, amoindrissement de la qualité de l'information, respect de la déontologie... Si ce discours paraît paradoxal, c'est qu'il y a une donnée manquante à cette équation: le technicien. De l'avis d'A. Gégoire, le personnel spécialisé dans l'utilisation des différents supports va être amené, d'ici quelques années,  à prendre un rôle de plus en plus important grâce au développement du numérique. En attendant, pour le journaliste, il semble qu'il faille trouver un compromis.

Une vision positive, oui mais...

 

Et ce compromis, l'AJP paraît l'accepter, ou du moins y consentir. "Nous avons un regard plutôt positif car il ne faut pas freiner l'évolution. En revanche, nous restons vigilents face à cette situation". Le fait est que depuis deux ans, le groupe "Remy Bricka" est en suspens. Après plusieurs publications et autres débats, ce groupe de réflexion s'est retrouvé confronté à ses propres limites. De l'aveu-même des contributeurs de ce groupe, "il ne reste plus grand chose d'autre à faire aujourd'hui sinon observer ce phénomène inéluctable". Car quoiqu'il arrive, pour Arnaud Grégoire, s'il est une donnée avec laquelle il est impératif de composer, c'est bien celle de l'argent. "Les gestionnaires de rédactions ont cru qu'avec Internet ils pourraient faire du journalisme bon marché. C'est faux. Comme dans les autres secteurs de presse, si l'on veut faire du journalisme de qualité sur Internet, cela a un prix."

 

Le journalisme à tout faire est donc, au moins au départ, une question de rentabilité, notamment dans la capacité de travail du journaliste. Mais bien naturellement, d'autres variables entrent en compte, et des solutions sont envisagées. "Nous allons de plus en plus vers une plus grande spécialisation des journalistes, thématique d'une part et technique, d'autre part."

Un journalisme à l'anglo-saxonne

De profondes évolutions sont donc à prévoir, d'ici les prochaines années, quant au statut du journaliste. Toujours selon Arnaud Grégoire, il semblerait que l'univers de la presse se dirige de plus en plus vers un système qualifié d'anglo-saxon. Plus simplement, cela sous-entend une plus grande différenciation entre les rôles du journaliste investigateur travaillant sur le terrain, et celui de l'éditeur qui réécrit et publie l'article librement. Ce qui, dans plusieurs pays d'Europe, ne va pas sans poser de questions, relatives notamment aux droits d'auteurs. "Ici, il est enraciné dans la mentalité des journalistes que lorsqu'ils écrivent un texte, celui-ci ne doit pas être modifié ne serait-ce que d'une virgule". Une particularité culturelle avec laquelle il va falloir composer.

Il est donc clair qu'en l'état, le statut du journaliste est amené à changer. Entre le refus de perdre la paternité de leurs écrits, les contraintes économiques, et une concurrence technique entre spécialistes et généralistes, les journalistes web vont vite devoir définir les contours d'un métier, pas tout à fait nouveau, mais largement métamorphosé.

 

Écrit par Martin Jarry.